Les Histoires d’une Renarde

Exposition personnelle de Rimma Bassarieva

Commissariat : Vlad Strukov.

7–13 septembre 2026

12h-20h

Galerie de Bazillac, Palais-Royal

16 rue de Montpensier, 75001 Paris, France

Les Histoires d’une Renarde invite avec espièglerie les spectateurs à reconsidérer ce que signifie être bienveillant, imaginer et appartenir. À travers des interventions multilingues, une narration intermédiale et la construction de mondes genrés, Les Histoires d’une Renarde interroge les héritages vernaculaires et les potentialités émotionnelles de la mémoire et de la création de mythes dans le contexte de la métamodernité.

Rimma Bassarieva (née en 1986) est une artiste interdisciplinaire basée à Paris, dont le travail explore les questions d’identité et d’héritage culturel, ainsi que la manière dont les événements mondiaux façonnent notre perception de l’un comme de l’autre. Née et élevée dans la République de Sakha (Yakoutie), elle a passé les étés de son enfance dans le village bachkir d’Aibuliak et s’identifie fortement à la culture tatare. Le tatar est sa langue maternelle, tandis que le russe était la langue utilisée dans la vie publique et l’allemand celle de sa scolarité. Cette éducation multilingue a conduit Rimma à envisager le langage lui-même comme un matériau de construction de mondes.

L’intérêt que Rimma porte depuis toujours au langage est étroitement lié au tournant discursif poststructuraliste ainsi qu’à son engagement avec les traditions culturelles et intellectuelles françaises, notamment la Nouvelle Vague et la French Theory, en particulier les travaux de Jean Baudrillard, Gilles Deleuze et d’autres. Ces influences ont contribué à façonner le début de sa carrière dans la mode, où elle a travaillé pour Giorgio Armani et Louis Vuitton (2008–2020). C’est à travers cette expérience qu’elle a redécouvert sa fascination pour les matériaux, les textures et les motifs, qu’elle emploie également dans la construction de mondes.

Depuis 2021, elle se consacre exclusivement à sa pratique artistique, étudiant la calligraphie et s’immergeant dans les collections des musées parisiens. Sa première exposition, An Army of One, s’est tenue à L’Espace Braque en 2023.

Vlad Strukov est professeur de cinéma et de cultures visuelles à l’Université de Leeds, en Angleterre, et professeur invité en art contemporain et commissariat d’exposition à l’UniversitéCa’ Foscari de Venise. Il a auparavant travaillé comme commissaire de recherche au sein de grands musées d’art contemporain.

Ses travaux abordent les questions théoriques de la visibilité, de la visualité et de la matérialité, ainsi que de l’(anti-)identité et de la post-représentation, en accordant une attention particulière aux genres et aux sexualités non normatifs. Son travail s’appuie sur la philosophie de Jacques Derrida et, plus récemment, sur l’intérêt de Derrida pour le soufisme.

Vlad est également actif en tant qu’éditeur et commissaire d’exposition, contribuant à façonner les débats à travers des expositions, des publications et des réseaux qui mettent en relationartistes et chercheurs du Global East et du Global South.

Note curatoriale : Les Histoires d’une Renarde interroge les types de mondes qui pourraient émerger si l’imagination prenait la bienveillance pour point de départ : des mondes capables d’accueillir la contradiction, l’ambiguïté, la transformation et plus d’une manière d’appartenir. Les imaginaires français, tatars et, plus largement, vernaculaires côtoient la pratique calligraphique, la mode, l’art contemporain, le cinéma et les objets exposés dans les musées. Différentes expériences et mémoires sont citées, déplacées, agrandies, fragmentées et mises en relation de nouvelles manières. La construction de mondes devient une pratique éthique autant qu’esthétique.

Dans Les Histoires d’une Renarde, la mémoire renvoie à la subjectivité, à l’héritage culturel et à l’éthique, puisqu’elle se transmet à travers les langues, les gestes, les récits, les images et les formes de création. Les souvenirs de l’artiste liés aux étés de son enfance à Aibuliak et sa relation à la culture tatare — dont Rudolf Noureev est le représentant le plus connu en France — deviennent des points de départ : des fragments à travers lesquels les questions de genre, de parenté et de narration peuvent être revisitées. Le lien avec la culture tatare constitue le principe directeur dans l’instabilité du monde actuel. L’artiste s’intéresse à cette instabilité productive.

La renarde, issue des traditions vernaculaires mais réintroduite dans un univers visuel contemporain, devient un vecteur à travers lequel la bienveillance résiste à la violence et à l’invisibilité. L’œuvre interroge la manière dont la féminité et d’autres positions genrées sont inscrites à travers les langues, les récits familiaux et les traditions populaires, mais aussi la manière dont ces scripts pourraient être réimaginés. Se souvenir, dans ce contexte, c’est aussi être bienveillant : aborder ce dont on a hérité avec attention et capacité d’agir plutôt qu’avec nostalgie, en permettant aux générations précédentes de demeurer complexes, contradictoires et inachevées.

La biographie même de l’artiste résiste à toute correspondance simple entre langue, territoire et identité. Le français, l’allemand, le russe et le tatar appartiennent à différents moments et environnements de sa vie, tandis que le Bachkortostan, la France, la République de Sakha et le Tatarstan forment une géographie interconnectée qui ne peut aisément être contenue dans un récit national unique. Les Histoires d’une Renarde transforme cette expérience en méthode. Son caractère multilingue et transrégional suggère que les subjectivités, les cultures et les mondes se construisent à travers les rencontres, les traductions, les transferts et les déplacements. En particulier, les références françaises et tatares apparaissent comme des matériaux capables d’entrer dans des relations inattendues les unes avec les autres. De même, lorsque les écritures arabe et cyrillique apparaissent comme références visuelles, elles rappellent au spectateur la fluidité des langues parlées et écrites.

L’exposition adopte par conséquent une position anti-identitaire : non pas un rejet de l’appartenance culturelle, mais un refus de comprendre l’identité comme singulière, stable ou autosuffisante. L’œuvre affirme que l’appartenance peut être multiple, provisoire et relationnelle. On peut appartenir sans posséder et hériter sans revendiquer de pureté. Ici encore, la bienveillance est cruciale. Être bienveillant, c’est permettre à une autre personne, à une langue ou à une culture de demeurer plusieurs choses à la fois. L’artiste transmet cette idée à travers ses approches de la narration : celle-ci est intermédiale, les mots rencontrant les images ; la calligraphie devient dessin ; les textures deviennent signes ; les objets suggèrent des personnages ; des fragments d’une langue pénètrent dans une autre. L’œuvre — les trois mondes interconnectés — se développe à travers ces croisements plutôt qu’à travers un récit linéaire unique.

Les Histoires d’une Renarde fonctionne ainsi comme une forme d’écriture scénaristique. Plutôt que de présenter aux spectateurs un monde achevé, l’œuvre met en place des personnages, des indices, des motifs visuels et des relations possibles à partir desquels différents mondes peuvent être imaginés. Le spectateur se trouve impliqué dans ce processus, passant d’un fragment à l’autre et établissant des connexions. En effet, les histoires émergent comme des scénarios cinématographiques, se déployant dans le moment présent tels des rouleaux de mémoire, d’émotion et d’appartenance.

Vlad Strukov.

Traduction française : Charlotte Gaumet.